« Entre les monarchies pétrolières, les affinités devraient l’emporter sur les animosités »

12 juin 2017
Entretien réalisé par Sofiane Abi


Michel Raimbaud, ancien ambassadeur de France au Soudan, en Mauritanie, au Zimbabwe, en Egypte, au Yémen du Sud, en Syrie, en Arabie saoudite et au Brésil, livre ses impressions au quotidien national le Jeune Indépendant au lendemain de la crise diplomatique dans le Golfe. Ancien diplomate, arabisant et africaniste, Michel Raimbaud a passé plusieurs années au Soudan, et ce durant une période cruciale et particulièrement troublée.


Il a eu l’occasion d’y côtoyer de nombreux responsables, tant sudistes que nordistes, et de nouer des relations diversifiées au sein de la société civile. Auteur d’une douzaine de livres, entre autres Le Soudan dans tous ses Etats (éditions Karthala 2012), Tempête sur le Grand Moyen-Orient (éditions Ellipses, 1er édition, 2015), Tempête sur le Grand Moyen-Orient (2e édition enrichie et remise à jour, 2017).


Les relations internationales en 80 fiches (éditions Ellipses, 2015) et enfin contributions à de nombreuses revues et ouvrages collectifs, Michel Raimbaud est un spécialiste du monde arabo-musulman et de l’Afrique. Des régions sur lesquelles il a accumulé une expertise fondée sur des expériences de terrain.


Le Jeune Indépendant : Londres refuse de publier une enquête menée du temps où David Cameron était Premier ministre. L’enquête mettrait en cause l’Arabie saoudite quant au financement du terrorisme. Le Premier ministre britannique a évoqué les 3,5 milliards de livres sterling de contrats signés avec l’Arabie saoudite. Riyad est-elle en train de corrompre Londres et Washington ?


Michel Raimbaud : Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Si cette vérité est valable partout, que penser des dirigeants qui considèrent leurs pays respectifs comme des propriétés personnelles et usent de leurs richesses sans rendre de compte à personne ?


L’Arabie saoudite est un pays immensément riche, financièrement parlant. Elle consacre des fortunes à acheter des armements qui, désormais servent malheureusement à détruire « les pays frères arabes ».


Beaucoup rêvent de ce que la monarchie de Riyad aurait pu réaliser si elle consacrait le dixième seulement de ses immenses ressources financières au profit des peuples arabes et/ou musulmans au lieu de s’acharner à semer la destruction et la mort dans leurs pays, notamment au Yémen, le plus pauvre d’entre eux, là où une guerre criminelle est conduite dans un silence médiatique impressionnant, et ce avec la complicité de l’Occident et des « amis » de l’Arabie saoudite.


Je ne sais pas si Riyad est en train de corrompre Londres et Washington. En tout cas, les relations qu’entretient la monarchie saoudite avec ses alliés occidentaux ne sont pas fondées sur l’amitié mais sur l’appât du gain, et ce de part et d’autre.


Qu’importe les 3,5 milliards de livres sterlings du Royaume-Uni ou de tout autre pays quand, dans le même temps, la destruction et le pillage de l’Irak, de la Libye, de la Syrie, du Yémen, du Soudan, de la Somalie… ou encore le gel des avoirs ont provoqué des pertes se chiffrant à des centaines de milliards.


La crise diplomatique dans le Golfe est-elle appelée à durer dans le temps ?


Il serait hasardeux de faire des pronostics pour le Qatar (car il y a déjà eu des précédents). Entre les monarchies pétrolières, les affinités devraient l’emporter sur les animosités.


Après tout, si l’on passe en revue les régimes du Golfe et les forces qui se réclament de la religion, on doit noter que : le Qatar comme l’Arabie se réclament – historiquement et idéologiquement – de la doctrine wahhabite ; les « frères musulmans » originels (Hassan Al Banna’) se réfèrent au modèle wahhabite, tenu par eux comme un espoir majeur de renaissance de l’islam.


Par contre, il est peu probable que le conflit entre l’Arabie saoudite (flanquée de ses satellites) et l’Iran disparaisse comme par enchantement tant est perverse, irrationnelle et hypocrite l’instrumentalisation religieuse qui a débouché sur la fabrication de ce conflit « héréditaire » entre Persans et Arabes, entre chiites et sunnites.



Quelle en serait la répercussion sur le conflit armé en Syrie ?


La crise ne bouleverse pas l’équilibre des forces entre les deux camps en présence dans le conflit armé en Syrie. Le règlement de comptes entre l’Arabie saoudite et le Qatar, et par extension entre l’Arabie saoudite et la Turquie, vise à affaiblir, voire à neutraliser les frères musulmans et leurs groupes affiliés sur le terrain.


A contrario, il tend à réhabiliter toutes les autres formations jihadistes soutenues par le régime de Riyad, ce qui, par voie de conséquence, permet d’assurer à l’Arabie saoudite un rôle dans l’avenir de la Syrie.


En ce qui concerne l’Iran, la manœuvre vise à creuser le fossé d’hostilité entre l’administration Trump et l’Iran, et à prévenir tout retour vers une amélioration telle que l’avait voulue Obama, président détesté et haï par les Saoudiens. En contrepartie, la grossièreté de la démarche et son outrecuidance intellectuelle ne peuvent que cimenter l’alliance entre Téhéran et la Russie d’une part, entre Téhéran et Damas d’autre part.


Le monde s’organiserait-il en front commun contre le terrorisme….


C’est à souhaiter. Bien que cette lutte commune soit présentée par tous les gouvernements comme une priorité et un objectif commun, elle n’est pas traitée comme telle sur le terrain. Brouiller les pistes, comme les Américains et les Saoudiens cherchent à le faire depuis toujours en tentant d’inverser les responsabilités, n’est pas de bon augure.


D’ailleurs, comment lutter contre l’Etat islamique sans lutter contre le Jabhat al Nosra. Comment lutter contre le terrorisme en refusant toute coordination avec la Syrie légale et son armée, qui est finalement la force principale en lutte sur le terrain (avec ses alliés) contre les centaines de groupes jihadistes.


Les jihadistes occidentaux risquent-ils de revenir vers leurs pays ?


L’actualité ne le démontre-t-elle pas depuis déjà quelque temps ? N’aurait-il pas été plus simple de les empêcher de partir dans la mesure où ils semblaient souvent identifiés et « connus des services » ?


S’ils sont déjà radicalisés dans leurs pays, le problème reste entier. En tout état de cause, la coopération avec la Syrie est incontournable.

source:jeune-independant.net