L’Indo-Pacifique, théâtre de lutte d’influence entre les États-Unis et la Chine

L’Indo-Pacifique a le vent en poupe. Cette formule a remplacé l’ancienne Asie-Pacifique et désigne dans sa conception la plus extensive un continuumsécuritaire s’étendant des côtes est-africaines à la façade occidentale des Amériques. Dominée longtemps par les États-Unis, la région voit ses équilibres d’antan se fracasser sur les ambitions d’une Chine montante.

Depuis quelques années, le concept de l’Indo-Pacifique est devenu le leitmotiv incontournable des rencontres portant sur les mutations géopolitiques en Asie. L’année 2019 ne déroge pas à la règle. Le Shangri-La Dialogue, qui est la grande réunion annuelle des experts et responsables sécuritaires d’Asie, a été dominé cette année (du 31 mai au 2 juin) par les Américains venus détailler leur stratégie « indo-pacifique » sur fond de tensions commerciales grandissantes américano-chinoises.

« L’Indo-Pacifique est notre théâtre stratégique prioritaire », a martelé Patrick Shanahan, le secrétaire à la Défense américain par intérim dont c’était la première sortie majeure en Asie. Le nouveau chef du Pentagone a profité de ce forum pour affirmer l’ambition de l’administration Trump d’instaurer un nouvel ordre sécuritaire en Asie afin de s’assurer qu’ « aucune nation ne puisse faire main basse sur l’Indo-Pacifique ». Comprenez : la Chine.

De Paris à Papeete

Défense et illustration de l’Indo-Pacifique au forum annuel de sécurité asiatique, qui s’est réuni du 31 mai au 2 juin à l’hôtel Shangri-La (Singapour) en présence des ministres de la Défense des pays de la région.©ROSLAN RAHMAN/AFP

À peine le forum du Shangri-La terminé, l’Irsem (Institut de recherche stratégique de l’école militaire), le think tank rattaché au ministère français de la Défense, a réuni le 4 juin, à Paris, dans le cadre d’une conférence internationale, des chercheurs français et étrangers. Ceux-ci ont présenté leurs travaux et réflexions sur « les nouveaux enjeux stratégiques de la zone indo-pacifique ».

Cette thématique sera de nouveau au cœur des débats entre chercheurs en géopolitique de l’Asie-Pacifique, lors du colloque « Indo-Pacifique et routes de la soie : les nouvelles stratégies mondiales » qui se déroulera cette fois à Papeete, en Polynésie française, sous l’égide de la Maison des sciences de l’homme du Pacifique.

Cet intérêt accru des chercheurs et politologues français pour la région n’est pas sans lien avec la stratégie de Paris de consolider sa présence dans la zone. Cela a été réaffirmé à Singapour, au forum de Shangri-La, par la ministre de la Défense française, Florence Parly, à la suite du président Macron qui avait fait sienne la doctrine indo-pacifique dans un discours important sur le sujet qu’il a prononcé lors de son passage en Australie en 2017.

Un concept maritime

Pour comprendre l’engouement pour l’expression « l’Indo-Pacifique », il faudrait d’abord se demander ce qu’elle recouvre en termes de réalité géopolitique. « L’Indo-Pacifique, c’est l’ancienne zone Asie-Pacifique, plus l’Inde qui est la puissance montante face à la Chine », explique Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste de la géopolitique de l’Asie du Sud.

« Pour autant, nous induirions les lecteurs en erreur si on ne précisait pas d’emblée que l’”indo” dans le tandem “Indo-Pacifique” ne renvoie pas à l’Inde, mais à l’océan Indien », ajoute le chercheur. En effet, l’expression a été formée à partir d’un concept maritime, qui recouvre les zones maritimes de l’océan Indien, du Pacifique Sud et les eaux baignant l’Océanie et l’Asie du Sud-Est, notamment la mer de Chine méridionale, formant un continuum sécuritaire.

La paternité du concept de l’interdépendance des océans Indien et Pacifique revient au Premier ministre japonais Shinzo Abe qui l’a lancé lors d’un discours prononcé en 2007 devant le Parlement indien. Le Premier ministre nippon avait conclu ses propos en précisant qu’il s’était inspiré de La confluence des deux mers, livre écrit par un prince moghol du XVIIe siècle qui y parlait de l’« accouplement dynamique » de deux océans.

Hillary Clinton, Shinzo Abe et l’administration Trump

Il faudra attendre la décennie suivante pour que le terme fasse son entrée dans le vocabulaire stratégique officiel, avec la prise de conscience des vulnérabilités sécuritaires de la région reconnue par la communauté internationale comme un foyer majeur de dynamisme économique, de croissance et d’innovation technologique.

L’ensemble est devenu une région de transit névralgique pour le commerce mondial, riche en ressources naturelles, où plusieurs acteurs ont de nombreux intérêts, comme l’Inde, le Japon, l’Australie et les États-Unis. Pour sauvegarder leurs intérêts face à la Chine qui y a installé des infrastructures militaires, notamment en mer de Chine méridionale, les quatre grandes démocraties se sont organisées en un forum de sécurité, connu sous le nom de Quad ou « le Quadrilateral Security Dialogue ». Son objectif est de défendre un ordre fondé sur des règles de droit et la liberté de navigation.

« Malheureusement, le Quad n’a pas vraiment décollé, sans doute parce que les pays qui en font partie ne partagent pas les choix diplomatiques des uns des autres », affirme Jean-Luc Racine. « Il n’en reste pas moins, poursuit le chercheur, que le concept de l’Indo-Pacifique est entré dans les mœurs, avec les hommes politiques et les responsables militaires pensant l’océan Indien et l’Extrême-Orient désormais comme un seul ensemble géostratégique. »

Hillary Clinton y faisait allusion lorsqu’en 2010, elle a affirmé en sa qualité de secrétaire d’État de Barack Obama, combien les voies maritimes du « bassin indo-pacifique » étaient importants pour le commerce mondial, ou lorsque le gouvernement de Shinzo Abe appela en 2017 à la mise en place d’un « Indo-Pacifique libre et ouvert ». Si l’Australie a été pionnière en consacrant la formule dans son Livre blanc sur la défense en 2013, c’est à l’administration Trump que revient le mérite de sa transformation en doctrine, en l’érigeant en région prioritaire dans l’édition 2017 de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis.

Champ d’action prioritaire

C’est cette nouvelle doctrine qui fait de la région Indo-Pacifique le « théâtre prioritaire » de la politique étrangère de son pays qu’est venu présenter au forum de Shangri-La cette année le secrétaire américain à la Défense, Patrick Shanahan. Son discours a fait la Une des médias à cause de sa dénonciation musclée de la politique expansionniste chinoise dans la zone et de son projet de « nouvelles routes de la soie », visant à accroître l’influence de Pékin en Afrique et en Europe. Les Américains qualifient ces projets de « piège à dettes », « debt traps » en anglais, qui est un néologisme faisant référence à « death traps » (« piège mortel »).

Comme preuve de la prise en compte des évolutions survenues en Asie, Shanahan a cité dans son discours le changement du commandement militaire américain pour le Pacifique (US PACOM), qui s’appelle depuis mai 2018 l’US Indo-Pacific Command. Selon les observateurs, ce changement d’appellation qui tient compte de la connexion croissante entre les océans Pacifique et Indien est plus que symbolique. Son champ d’action s’étend de la côte ouest des États-Unis sur le Pacifique à la rive occidentale. « De Hollywood à Bollywood », pour citer la métaphore pittoresque utilisée par l’amiral américain Harry Harris, ancien patron de l’US PACOM. Bref, une région stratégique surveillée, selon le chef du Pentagone, par 370 000 militaires, 2 000 avions et 200 navires et sous-marins, pour défendre les intérêts américains et ceux de leurs alliés.

C’est précisément cette approche confrontationnelle des Américains qui inquiète leurs partenaires en Asie-Pacifique. « Aucun d’entre nous ne souhaite que la confrontation soit l’élément déterminant des relations États-Unis-Chine », déclarait la ministre australienne des Affaires étrangères, Marise Payne, lors de la conférence de géopolitique annuelle Raisina Dialogue, à New Delhi, tout en affirmant combien la paix et la libre-circulation dans l’océan Indien était vitales pour son pays.

Un couteau sous la gorge

« Les pays de l’Asie du Sud-Est ne sont pas non plus très à l’aise, explique Céline Pajon, chercheur au centre Asie de l’Ifriavec cette approche conflictuelle que soutiennent les Américains. D’autant qu’ils sont très dépendants de la Chine et peuvent donc difficilement s’engager dans un rapport de force avec la puissance chinoise. Certains de ces pays ont par ailleurs des alliances militaires avec les États-Unis ». « On comprend qu’ils ne veulent pas avoir le couteau sous la gorge pour choisir entre les États-Unis et la Chine », ajoute la chercheuse.

Pour les États-Unis, il s’agit bel et bien d’une stratégie de « containment » (« endiguement ») qui ne dit pas son nom, mais dont les États de la région ne veulent pas. « La pression exercée par les États-Unis pour former un “Otan asiatique” est susceptible de déboucher sur une nouvelle guerre froide », prévenait en novembre dernier dans le journal chinois Global Times, Long Xiangchun, un chercheur à l’université de Singapour.

Pour la petite histoire, pendant le Shangri-La Dialogue cette année, lorsque l’Américain Patrick Shanahan intervenait à la tribune, le bruit a couru que son discours était une version soft des propos plus durs à l’égard de l’adversaire chinois que l’orateur avait initialement pensé tenir, avant de changer d’avis. C’est bien la preuve que la balbutiante doctrine indo-pacifique est avant tout déterminée par les rivalités sino-américaines que par le souci des acteurs de la région de créer un espace indo-pacifique « libre et ouvert ».