Soudan du Sud : « Les profiteurs de guerre doivent payer le prix fort »

Par Ruben de Koning

Des soldats de l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) à Malakal, au Soudan du Sud, en janvier 2014.
Malek Reuben Riak, puissant général sud-soudanais, est impliqué dans la planification et l’exécution d’une des opérations militaires les plus violentes de la guerre civile actuelle – c’est son travail quotidien. Mais le général Riak est aussi un homme d’affaires qui a fait fortune grâce à ses sociétés de logistique qui prospèrent dans un climat chaotique. L’une d’entre elles, Mak International Services, vend des explosifs fournis par l’armée sud-soudanaise à des sociétés minières étrangères.

Alors que le salaire annuel du général Riak est estimé à 40 000 dollars (environ 33 000 euros), des documents recueillis par The Sentry montrent que 3 millions de dollars provenant de gains illicites ont transité par la Kenya Commercial Bank (KCB). En outre, l’homme possède des biens immobiliers en Ouganda.

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Malek Reuben Riak est l’illustration parfaite du profiteur de guerre. Il contribue à alimenter et à entretenir les violences au Soudan du Sud. La guerre civile a débuté en 2013 et a repris l’année dernière après l’échec d’un accord de paix. Plus de 2 millions de personnes ont été contraintes de fuir le pays et autant d’habitants ont été déplacés à l’intérieur des frontières. Depuis le début des hostilités, le nombre de morts demeure incalculable.

Pour mettre un terme à la guerre, les individus tels que le général Riak devraient payer le prix fort pour leur rôle dans le financement des violences. A défaut, leurs motivations et modes opératoires se poursuivront.
L’exemple de la RDC

La France, le Royaume-Uni et, plus généralement, l’Union européenne (UE) devraient prendre des mesures efficaces pour stopper ces profiteurs de guerre. Pour l’UE, cela consisterait à imposer des sanctions ciblées à l’encontre des individus et de leurs réseaux ainsi que des pressions financières sur les dirigeants sud-soudanais responsables des violences et sur les sociétés qu’ils possèdent ou qu’ils contrôlent.

Les sanctions de l’UE sont nécessaires parce que les Nations unies ont échoué jusqu’ici à agir. A New York, aucun des membres du Conseil de sécurité ne se positionne comme leader sur le cas du Soudan du Sud. Seuls six commandants de rang intermédiaire ont été sanctionnés depuis mai 2015, date à laquelle le régime actuel de sanctions des Nations unies est entré en vigueur. Les individus les plus corrompus et les plus impliqués dans les atrocités restent cependant libres de poursuivre leurs affaires et de profiter des fruits de leurs crimes.

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En outre, les actions limitées du Conseil de sécurité ne devraient pas empêcher l’UE d’agir de concert avec d’autres pays clés tels que les Etats-Unis. Un exemple positif de ces actions coordonnées est observable dans un pays voisin du Soudan du Sud, la République démocratique du Congo (RDC). Entre 2016 et 2017, les Etats-Unis et l’UE ont annoncé des sanctions ciblées contre 17 individus de nationalité congolaise, la plupart membres du gouvernement et tenus pour responsables des violences à grande échelle.

Des responsables sud-soudanais haut placés peuvent être ciblés – ainsi que leurs sociétés et associés – de telle manière que l’UE privilégie les réseaux plutôt que des individus, une approche bien plus efficace, comme l’expérience l’a montré.
Mettre la pression sur les banques

Toute sanction ciblée contre des dirigeants militaires et politiques devrait être suivie par des efforts visant à assurer leur mise en œuvre par les Etats de la région et par les banques. Par exemple, la KCB a autorisé des individus sud-soudanais sous sanctions des Nations unies à réaliser des opérations bancaires et a permis des transactions de plusieurs millions de dollars pour le compte du général Riak. La probabilité que la KCB et les autres banques de la région posent des questions sur l’origine des fonds de tels individus est faible.

Il existe plusieurs leviers que l’UE et ses Etats membres pourraient actionner pour encourager la conformité bancaire. Par exemple, les banques de la région devraient être menacées de perdre leurs correspondants bancaires, en particulier auprès des banques opérant à Londres ou à New York, si elles devaient continuer de violer les sanctions des Nations unies ou de faillir à observer de manière minutieuse les transactions bancaires de responsables sud-soudanais. Les correspondants bancaires de la KCB incluent City Bank, JP Morgan Chase et la Deutsche Bank, lesquelles devraient renforcer les pressions sur les banques de la région.

De plus, les Etats voisins du Soudan du Sud qui permettent à la corruption sud-soudanaise de pénétrer leur territoire devraient subir des conséquences économiques. Par exemple, le Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme international qui supervise la mise en œuvre des normes de lutte contre le blanchiment d’argent, va bientôt évaluer la pertinence de classer l’Ouganda dans la catégorie « zone rouge », aux côtés de pays tels que la Corée du Nord et l’Iran, après avoir exprimé des préoccupations concernant des individus fortunés d’origine sud-soudanaise qui ont acheté des propriétés en liquide. La communauté internationale devrait notifier à l’Ouganda qu’en l’absence de mesures spécifiques visant à contrer de telles pratiques, l’évaluation de ses performances pourrait être dégradée, ce qui mettrait en cause l’afflux d’investissements étrangers et la santé commerciale et économique du pays.

En février, l’UE s’est engagée à verser une aide d’urgence de 82 millions d’euros au Soudan du Sud. Même si cette aide reste cruciale pour sauver des vies, ces fonds ne seront d’aucune utilité pour mettre un terme à la crise. L’UE dispose cependant d’outils capables de perturber la corruption qui alimente la violence et de faire pression sur les élites sud-soudanaises pour qu’elles rejoignent un processus de paix révisé et plus inclusif. Les « candidats » à des sanctions et pressions financières sont connus,les preuves sont là. Il est maintenant temps pour l’UE d’agir.

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