Zimbabwe: ce qu’il faut savoir sur les premières élections post-Mugabe

 

Ce lundi 30 juillet, les Zimbabwéens se rendent aux urnes pour élire dans un processus d’élections harmonisées à la fois leur président, leurs parlementaires et leurs représentants municipaux, espérant que cet exercice de leurs prérogatives démocratiques leur permettra de tourner définitivement la page sombre des années Mugabe. Ce sont les premiers scrutins depuis le retrait forcé de la vie politique du père de l’indépendance du Zimbabwe. Les autorités ont promis que ces élections seront libres, honnêtes et transparentes.

En novembre dernier, après 37 années de règne autoritaire qui s’est révélé dévastateur pour l’économie du Zimbabwe et a retardé son développement de plusieurs décennies, le chef de l’Etat Robert Mugabe, âgé aujourd’hui de 94 ans, a été écarté du pouvoir par l’armée. Celle-ci a installé à sa placeEmmerson Mnangagwa, qui fut l’homme de confiance de Robert Mugabe et son vice-président, avant d’être brutalement limogé de son poste. Cacique de l’ancien régime et figure de la Zanu-PF au pouvoir à Harare depuis l’indépendance du Zimbabwe en 1980, l’ancien vice-président est un homme ambitieux, mais ses ambitions contrecarraient les projets de Grace Mugabe, l’épouse du dictateur, qui aspirait à prendre elle-même la place de son mari le moment venu.

Emmerson Mnangagwa, président du Zimbabwe. © REUTERS/Luc Gnago

Installé à la présidence dans les conditions rocambolesques d’un coup d’Etat qui ne dit pas son nom, Emmerson Mnangagwa a pris, depuis, ses distances avec son passé de proche collaborateur du régime autocratique de Mugabe et d’acteur clé de toutes les répressions qui ont ensanglanté le pays depuis l’indépendance. Ministre de la Sécurité de l’Etat dans les années 1980, le nom de Mnangagwa est associé a la terrible répression que les militaires zimbabwéens perpétrèrent en 1983 dans les provinces dissidentes du Matabeleland (ouest), faisant environ 20 000 morts, mais l’intéressé a toujours nié avoir été lié de près ou de loin à ces massacres.

Auréolé de tombeur de l’inamovible Robert Mugabe, Mnangagwa s’est engagé à rétablir la démocratie et de remettre sur les rails l’économie exsangue de son pays. Président intérimaire, il est candidat à sa propre succession à l’élection présidentielle du 30 juillet. Il a promis que ce scrutin, qui se déroulera en même temps que les élections parlementaires et municipales, sera libre, honnête et transparent, contrairement aux précédentes échéances sous Robert Mugabe qui avaient été régulièrement entachées de fraudes et de violences.

Enjeux démocratiques

Pays potentiellement riche, le Zimbabwe est doté d’une population éduquée et dispose d’importantes réserves minières de chrome, de platine, d’or et de diamants. Mais l’Etat zimbabwéen a besoin d’investissements étrangers et du savoir-faire des grands groupes miniers mondiaux pour exploiter ces réserves. Le président Mnangagwa sait que juguler la corruption qui a gangrené l’économie sous le régime de Mugabe et rétablir l’Etat de droit sont des conditions sine qua non pour regagner la confiance des investisseurs internationaux. C’est le prix à payer pour que, comme le chef de l’Etat aime à le répéter, « notre avenir soit meilleur que notre passé ».

Pour rompre précisément avec les pratiques du passé, le gouvernement Mnangagwa a autorisé les observateurs des Nations unies, l’Union européenne et le Commonwealth à venir évaluer la tenue du scrutin en fonction des standards internationaux. Plus de 600 observateurs étrangers et 5 541 locaux quadrillent le pays à la recherche de moindres irrégularités.

Le Zimbabwe a décidément changé d’époque. En 2002, Robert Mugabe avait fait expulser du pays les observateurs de l’Union européenne, accusés de favoriser les adversaires du régime en place. En 2008, le candidat de l’opposition Morgan Tsvangirai, arrivé en tête du premier tour de la présidentielle, avait dû se retirer de la course pour mettre fin aux violences dont ses partisans étaient victimes, permettant à Robert Mugabe de conserver le pouvoir. La personne chargée de ces basses œuvres du parti au pouvoir n’était autre qu’Emmerson Mnangagwa, qui sera récompensé pour son zèle par l’attribution du poste stratégique de ministre de la Défense, chargé de l’appareil sécuritaire du régime.

L’ouverture de l’espace politique à laquelle les Zimbabwéens assistent, suite à la retraite forcée de Mugabe, témoigne elle aussi d’un nouveau climat de confiance dans le pays. Le Zimbabwe compte désormais officiellement 120 partis politiques, dûment enregistrés auprès des autorités. Au scrutin présidentiel, les électeurs ont à choisir parmi 23 candidats. Ils doivent glisser dans l’urne le bulletin de vote le plus long de l’histoire du pays !

Or, si la longueur du bulletin de vote ne rend pas le processus électoral plus crédible, la présence des observateurs du scrutin ne rend pas toute fraude impossible. Tout au long de la campagne électorale, l’opposition n’a eu de cesse d’attirer l’attention de la presse et des agents électoraux sur les manquements divers aux règles de la transparence qui vont des intimidations dont les électeurs font l’objet dans les régions rurales à la partialité de la ZEC (commission électorale) à l’égard des candidats de l’équipe sortante, en passant par des cadeaux électoraux, la monopolisation des médias d’Etat par le parti au pouvoir. Nelson Chamisa, le patron du Mouvement pour la démocratie(MDC) a appelé les observateurs venus surveiller le processus électoral, à ne pas se laisser prendre au piège de la rhétorique du pouvoir et à traquer les « violations subtiles et souterraines ». Inquiet plus particulièrement de la manipulation du fichier électoral par le régime, ce que celui-ci a si souvent pratiqué pendant la période Mugabe, Nelson Chamisa, avait même menacé de boycotter les scrutins.

Enjeux économiques

Successeur de l’ancien Premier ministre Morgan Tsvangirai à la tête du MDC et adversaire le plus sérieux d’Emmerson Mnangagwa pour le scrutin présidentiel, Nelson Chamisa, âgé de 40 ans, a fait essentiellement campagne sur la désastreuse politique économique de la Zanu-PF. Cette politique a conduit le pays, a-t-il rappelé, au bord de la faillite, avec chômage de masse, hyperinflation, fuite de capitaux, crise de liquidités et pauvreté généralisée…

Le leader de l’opposition zimbabwéenne Nelson Chamisa lors d’un meeting à Mutare, le 14 juillet 2018. © REUTERS/Philimon Bulawayo

Mais les remèdes que l’opposant propose ne sont pas très différents des réponses qu’apporte son rival de la Zanu-PF : ouverture du pays aux investissements étrangers, construction d’infrastructures, lutte contre la corruption et rationalisation de la réforme agraire pour relancer l’agriculture, une priorité pour tous les candidats à la présidentielle zimbabwéenne.

« Le Zimbabwe se retrouve dans un tel état de désagrégation économique, les priorités se ressemblent d’un candidat à l’autre : relancer l’économie en s’appuyant sur les investissements étrangers », décrypte Victor Magnani, chercheur à l’Institut français des relations internationales, à Paris.

Dans ce contexte, comment s’étonner que Mnangagwa et Chamisa, les favoris pour le trône du « camarade Bob » ont tous les deux à la bouche le même refrain : « Le Zimbabwe est ouvert au business ». Cette similitude de remèdes explique sans doute que les deux hommes soient seulement à trois points d’écart dans les intentions de vote, comme l’indiquait un récent sondage, avec 37% pour le MDC contre 40% pour la Zanu-PF.

Pour l’analyste de l’IFRI, ce renversement de dynamique en faveur de l’opposition est peut-être le signe qu’il faudra un second tour, programmé pour le 8 septembre, pour départager les candidats.


Trois questions à …Victor Magnani,

Victor Magnani est spécialiste de l’Afrique australe au sein de l’Institut français des relations internationales (IFRI), à Paris. Ses recherches portent sur la démocratie en Afrique, sur les violences post-électoraIes et sur l’institutionnalisation de la démocratie électorale. C’est à partir de Bulawyo, deuxième ville du Zimbabwe, qu’il répond aux questions de RFI sur le tournant que représentent les scrutins qui se tiennent ce 30 juillet dans le pays de Robert Mugabe.

RFI: On a assisté ces derniers jours à une réduction d’écarts en intentions de vote entre les deux favoris du scrutin présidentiel. L’opposition peut-elle créer la surprise ?

Victor Magnani: L’écart s’est en effet rétréci entre les deux rivaux selon le récent sondage du groupe Afrobarometer, mais il reste encore beaucoup d’indécis qui vont faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Pour l’observateur que je suis, il a été absolument fascinant de voir combien les militants de l’opposition zimbabwéenne croient en la possibilité pour leur champion de remporter cette présidentielle et d’ouvrir une nouvelle ère. Mon regard est peut-être un peu biaisé car je suis passé uniquement par les grandes villes comme Harare ou Bulawyo dont l’électorat est acquis à l’opposition. Les régions rurales ont toujours eu la réputation d’être proches du parti au pouvoir. Force est toutefois de constater qu’il y a néanmoins une dynamique en faveur de l’opposition. Tout de suite après le coup d’Etat de novembre dernier, les experts avaient noté un soutien populaire massif pour la Zanu-PF, débarrassée de Robert Mugabe. Huit mois après, la dynamique semble s’être inversée en faveur de l’opposition au point que celle-ci menace la domination historique de la Zanu-PF sur le pays.

Comment expliquez-vous ce renversement de tendance ?

Pour moi, le mérite en revient au chef de l’opposition, Nelson Chamisa, qui est une révélation de ce scrutin. Il est devenu une personnalité extrêmement importante de la vie politique, qui a su fédérer autour de lui les principales forces de l’opposition et la jeunesse. Lui-même il est jeune, âgé de 40 ans, qui attire vers lui une nouvelle génération d’électeurs qui ont l’impression d’avoir été laissés pour compte pendant trop longtemps et qui estiment qu’il est temps aujourd’hui pour eux de gérer le destin de leur pays. Il y a toujours beaucoup de monde dans les meetings de Nelson Chamisa, surtout des jeunes. Cette jeunesse piaffe d’impatience pour prendre en main l’avenir du pays. Chamisa est leur homme. Celui-ci a gagné énormément en maturité ces derniers mois. Il n’hésite pas à rappeler qu’il se situe dans la filiation de ceux qui ont libéré le pays, mais que la vieille garde au pouvoir à Harare a le devoir de passer la main à la jeunesse. Les récents sondages traduisent cette vague de fond, sans qu’on puisse dire aujourd’hui lequel des deux rivaux va remporter la présidentielle. Il est possible que les autorités soient amenées à organiser un second tour pour départager les deux candidats.

Qu’est-ce qui distingue la Zanu-PF Mugabe et Mnangagwa du MDC de Chamisa ?

Du point de vue de  doctrine politique, il y a peu de choses qui les différencient. Les ressemblances dans les programmations sont liées, à mon avis, à la situation catastrophique dans laquelle se trouve le Zimbabwe. L’urgence absolue pour quel que soit le parti politique qui arrive au pouvoir demain, c’est de sortir le pays de l’ornière, de favoriser l’industrie, relancer l’agriculture. Les priorités sont forcément les mêmes. Ce qui différencie la Zanu-PF de l’opposition, c’est la pratique politique: d’un côté vous avez un parti qui se confond quasiment avec l’Etat ayant été au pouvoir depuis l’indépendance, de l’autre le MDC qui n’a jamais exercé le pouvoir si ce n’est qu’après le scrutin de 2008 quand il a fait partie d’un gouvernement d’union nationale.

 

RFI